Actualités  |  11.03.2022

De la circularité plus poussée des bois tropicaux

Le réemploi dans une seconde vie des essences tropicales de bonne durabilité commence à peine à émerger. A y regarder de près, ce réemploi comporte de nombreuses externalités positives, y compris pour l’image des bois tropicaux, que l’économie « as usuable » ne valorise pas … encore.

Depuis plusieurs dizaines d’années, les bois tropicaux sont mis en œuvre dans des constructions, et une quantité considérable de CO2 est ainsi séquestrée, pour encore quelques dizaines d’années dans nombre de bâtiments (1 tonne de bois = 1 tonne de CO2). Au regard de la lutte contre l’effet de serre, toute cette accumulation de produits de construction en bois tropicaux constitue un bien commun pour la planète car, lors de leur fin de vie, le relargage de leur CO2 ne connaîtra aucune frontière.

La perspective d’un effondrement écologique lié à l’effet de serre et au recul de la biodiversité est une hypothèse - vraisemblable - qui revalorise considérablement ce bien commun spécifique. Les 20 prochaines années étant considérées comme déterminantes pour modifier positivement la trajectoire de l’effondrement, un regard nouveau doit être porté dès maintenant sur la gestion de la fin de vie des produits en bois. L’enfouissement est le confort d’une société d’abondance maintenant révolue (quand bien même il est considéré dans les Analyses de Cycle de Vie (ACV) comme favorable grâce à la relative conservation du bois en milieu saturé d’eau). Quant à la valorisation énergétique, elle ne constitue vraiment qu’un ultime recours car cela recharge immédiatement l’atmosphère en CO2.

Longue vie aux essences tropicales de bonne durabilité !

Face à l’urgence climatique et au recul de la biodiversité, la circularité plus poussée du bois tropical devient un enjeu important, à plusieurs titres. Les nombreuses essences tropicales de classe de durabilité 1 et 2, et de classe 3 dans certaines conditions (bois respectivement très résistants, résistants ou moyennement résistants aux attaques des agents biologiques de dégradation du bois) sont utilisables en milieu humide sans aucun biocide de synthèse, sous réserve qu’ils soient mis en œuvre suivant des règles de conceptions saines pour de très longues durées de vie, bien au-delà de 50 ans[1]. Il y a une spécificité de ces bois tropicaux de bonne durabilité car très peu d’essences de la zone tempérée sont utilisables sans biocides en milieu humide.

Ce bois s’est lentement constitué dans les forêts tropicales grâce à une symbiose du vivant, aussi parfaite que fragile, au cours de très longues années, ce qui le rend très précieux. Le fruit de ce très complexe processus naturel doit être mieux respecté, y compris lors de la transformation du bois, et y compris lors de la fin de vie des produits fabriqués. Ces blocs massifs de carbone biogénique méritent souvent beaucoup mieux que le broyage, la décharge ou l’incinération. La gestion durable des forêts tropicales doit se prolonger au-delà du périmètre géographique de la forêt par la gestion respectueuse de la matière ligneuse qui en est extraite:

  • par l’amélioration des rendements matière dans les ateliers de transformation (la gestion durable des forêts ne s’arrêtent pas à l’entrée des scieries), y compris en cas de transformation pour une seconde vie du matériau ;
  • par la gestion durable du stock de bois tropical déjà mis en œuvre dans les constructions.

Les villes sont des mines

La circularité plus poussée du bois – ou l’intensité de circularité – tend à maximiser concomitamment :

  • la conservation de l’état initial de la matière (bois massif => bois massif, contreplaqué=> contreplaqué) ;
  • la durée de seconde vie de la matière, tout en minimisant la consommation d’énergies. Le potentiel de rallongement de la durée du stockage carbone des bois de classe 1 et 2 est considérable, et pourrait impacter positivement les futures analyses de cycle de vie des produits concernés.

Certaines constructions ont utilisé de façon sérielle des quantités importantes de produits en bois tropical (platelage, menuiseries extérieures…), c’est pourquoi on peut maintenant considérer que « Les villes sont des mines »[2]. Mais ces « gisements » sont tout le contraire d’une scierie ou d’un dépôt de négociant en bois : ils sont extrêmement diffus et très hétérogènes (comme ils l’étaient en forêt tropicale), et nécessitent une déconstruction sélective de qualité pour en extraire de nouvelles matières secondaires viables[3].

Atelier R-ARES Emmaüs

Le « kairos » du réemploi

Après déconstruction sélective de qualité, peu de produits de construction en bois tropical seront parfaitement aptes au réemploi (à usage identique). D’une part les exigences règlementaires ont changé depuis leurs fabrications initiales, et d’autre part certaines fonctionnalités se sont plus ou moins dégradées. A défaut de faisabilité à coût raisonnable du « réemploi », il faudra explorer la « réutilisation » par le détournement (vers d’autres usages moins exigeants). Enfin, lorsqu’il n’y a plus d’autre issue, le démantèlement des ouvrages avec séparation des matériaux s’impose. Une autre vie pour le matériau bois tropical peut alors commencer, sous une autre forme et pour un autre usage (c’est le up-cycling).

La pertinence de la réalisation d’un ouvrage ou d’une partie d’ouvrage issus de la circularité plus poussée du bois est le résultat d’un « kairos » : ce moment - souvent improbable - où un ensemble de choses se cristallisent soudainement selon des conditions précises. En effet, la mise à disposition d’un gisement de réemploi est très rarement en phase avec la réalisation d’un chantier dont le maître d’ouvrage accepte cette orientation, grâce à la proposition d’un architecte inventif, et d’un bureau de contrôle encourageant.

100 Détours

Nouveaux métiers, nouveaux process

La balance des gains environnementaux/risques assurantiels du réemploi ou de la réutilisation n’est pas encore étalonnée, faute de démonstrateurs en nombre et de monétarisation des impacts environnementaux. Le courtermisme économique prévalant, la balance penche nettement vers la zone de confort qui est le rejet de la circularité plus poussée du bois.

Alors que certains pensaient que l’usage des matériaux renouvelables était sans limite, l’actualité sur les difficultés d’approvisionnements en bois nous démontre que ce n’est nullement le cas, pour aujourd’hui déjà et, sans aucun doute, encore plus pour demain. La fin de l’abondance du bois a sonné. Un regard nouveau sur tous nos process de transformation du bois s’impose.

Nous n’irons pas par plaisir vers la circularité plus poussée du bois tropical (sauf pour certains artistes). Peut-être irons-nous saisis par les périls à venir ? En tout cas la pression règlementaire nous y contraindra de plus en plus (en particulier en France où le contexte règlementaire évolue favorablement avec la Responsabilité Elargie du Producteur REP bâtiment, etc).

Disposer de lieux de stockage intermédiaires sera incontournable pour massifier des solutions. Il faudra repérer les chantiers de rénovation lourde, maitriser des méthodologies de déconstruction sélective, qualifier les propriétés essentielles, parfois resécher le bois pour le coller, etc. La circularité plus poussée du bois tropical issu du métabolisme urbain est un tout nouveau processus, avec de nouveaux métiers.

Sous l’angle purement économique, tout cela n’est aujourd’hui que folie… Sous l’angle environnemental, on n’a plus le choix.

Frédéric ANQUETIL – 1 mars 2022

 

[1] Voir le fascicule de document de l’AFNOR FD P 20-651 « Durabilité des éléments et ouvrages en bois »

[2] Anquetil Frédéric in « Matières Grises », Edition Pavillon de l’Arsenal Paris - 2015

[3] Etude FENECOCIR - Emmaüs & Ademe - 2018